Pourquoi le matatah est-il si important à Bali ?
Les balinais ont un profond dégoût pour les comportements, l’apparence et les sentiments grossiers. Ils utilisent un mot pour désigner cette grossièreté : kasar, synonyme de « mauvais ». L’adjectif opposé est alus, « raffiné », qui caractérise un comportement noble. Il suffit de jeter un coup d’œil aux anciennes sculptures et peintures pour s’imaginer ce que sont une bonne et une mauvaise personne dans l’esprit d’un balinais. Le mauvais apparaît grossier, a de longs crocs, des yeux exorbités et un gros ventre. Le bon a une apparence légère, efféminée, ses traits sont fins.
Les animaux sont considérés comme grossiers de part leur aspect, leur comportement et leur position au sol. Les animaux à Bali, exceptée la vache, ne sont pas aimés et gâtés. Tout ce qui ressemble à un comportement animal est mal vu, même un bébé se déplaçant à quatre pattes. L’hindouisme balinais est parfois hautement symbolique et ce qui personnifie le côté animal chez l’homme, ce sont les canines qui dépassent. Pour se débarrasser de son comportement grossier, il faut effacer toute trace d’animalité, toute trace de kasar, et donc se limer les dents.
Plus qu’une question d’apparence, de comportement, le plus important dans un limage de dents est sa signification religieuse : débarrasser l’esprit d’un individu de ses traits négatifs, les sad ripu, littéralement les six ennemis. Les hindouistes pensent que la manière d’être d’un individu est contrôlée par trois gunas qui forment le Triguna Sakti : le Guna Satwam, le Guna Rajas et le Guna Tamas. Le Guna Satwam donne à l’individu une attitude calme, réfléchie, dictée par l’honnêteté, la sagesse, la vertu et la noblesse. Le Guna Rajas entraîne l’individu dans la luxure, la vanité, la violence, perturbant le comportement. Le Guna Tamas rend quelqu’un passif et paresseux, profitant du bénéfice apporté par le travail des autres. Ce sont de ces deux derniers gunas que viennent les six ennemis qui vont mener une personne à la misère, au chagrin et à la souffrance, aussi bien dans ce monde que dans le prochain. Rappelant d’une certaine manière les sept péchés capitaux, les six ennemis sont les suivants : kama (désir), loba (avidité), krodha (colère), mada (saoulerie), moha (confusion) et matsary (jalousie). En réduisant l’influence de ces six ennemis, le limage des dents aide l’individu à vivre en bonne santé et à avoir une vie sociale et familiale saine.
Le matatah a des implications au-delà de la doctrine hindouiste. Les balinais, aussi bien hommes que femmes, ne trouvent tout simplement pas esthétique les longues canines. Le limage des dents est également un rite d’embellissement. Comme pour toute chose à Bali, il existe un dieu de la beauté, Dewa Kama. Ce dieu est connu pour apporter le succès, soigner les maladies, chasser les démons et donner leur beauté aux fleurs. Pour honorer ce dieu, le rituel a lieu dans un bale gading, littéralement pavillon d’ivoire. Gading signifie « ivoire » mais aussi « canine ». Le dieu du limage des dents, Arda Nare Swari, à la fois homme et femme, est à l’image de Dewa Kama. Lorsque le sangging tue les dents, il inscrit à l’aide d’une bague le symbole « ang » sur la canine supérieure droite et « ah » sur la gauche, symbolisant l’homme et la femme, la mère et le père. Au début du rituel, en attendant de se faire limer les dents, les jeunes gens sont allongés sur une natte tressée sur laquelle est inscrit une figure représentant également l’homme et la femme. Une offrande spéciale, plus importante que d’habitude, est faite à l’ange widiadara-widiadari. Celui-ci représente en quelque sorte les esprits des hommes et des femmes. En honorant ces dieux et ange, le matatah permet d’assurer certains attraits physiques à l’individu.
Le matatah a donc deux buts : atténuer l’influence des sad ripu et plus symboliquement (et physiquement), permettre à l’individu d’attirer quelqu’un du sexe opposé.
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